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Morceaux choisis du chapitre introductif

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(Contact presse : Caroline Gutmann : 01 41 48 84 84)


Durant les vingt premières années de ma vie, j’ai grandi dans un monde où le destin des enfants semblait naturellement devoir être plus heureux que celui de leurs parents ; au cours des trente suivantes, j’ai vu mourir la promesse d’un monde meilleur. En une génération, la quasi-certitude d’un progrès s’est peu à peu effacée devant l’évidence d’une régression sociale, écologique, morale et politique, la «Grande Régression» qu’il est temps de nommer et de se représenter pour pouvoir la combattre.

Car la première force des malades et des prédateurs qui orchestrent cette tragédie est leur capacité à présenter celle-ci comme le nouveau visage du progrès. Et leur première alliée, c’est la perméabilité des esprits stressés, trop heureux de s’accrocher à n’importe quelle fable qui fasse baisser d’un cran la pression et l’angoisse. À l’âge de la démocratie d’opinion, les réactionnaires ne peuvent se contenter de démolir l’acquis des luttes passées en faveur d’une vie meilleure pour tous; il leur faut aussi anesthésier les résistances, susciter l’adhésion ou la résignation de leurs victimes; ils doivent remporter une bataille culturelle dont l’enjeu est de nous faire aimer la décadence.

La Grande Régression, p.9

On peut bien préserver tous les autres traits apparents de la civilisation, mais si l’on perd le désir et la capacité de faire progresser l’égalité, la solidarité et la convivialité entre les hommes, la plus avancée des sociétés peut sombrer dans la barbarie; telle est la leçon du xxe siècle, où l’on vit des peuples – ô combien brillants par leur culture! – s’abîmer dans l’horreur totalitaire. La leçon peut se résumer ainsi : entre les êtres humains, le seul progrès qui compte vraiment, c’est le progrès social, au sens le plus large du terme, c’est-à-dire l’extension de leur capacité à faire société, à vivre bien avec autrui et tous ensemble. Sans ce dernier, le progrès des connaissances et des techniques ne protège aucune civilisation contre une régression et, pire encore, il peut servir à sa destruction. Quand les humains perdent de vue la priorité qui a présidé au processus même de l’hominisation – la constitution et le renforcement de leur alliance – et s’adonnent au culte de l’accumulation et de la compétition, alors l’essor de leurs techniques n’étend plus que leur capacité à se combattre et à épuiser leur Terre. Ainsi meurent les civilisations, par la guerre ou par la destruction de leur écosystème.

La Grande Régression, p.12

Car la peur du désordre et des catastrophes ne soutient jamais l’aspiration au progrès social. Dans un monde à feu et à sang, tout comme dans un cinéma en flammes, des individus atterrés et dissociés ne revendiquent pas la justice et la solidarité, ils sauvent leur peau et n’espèrent qu’un retour à l’ordre. La victoire de la peur soutient toujours celle de la droite conservatrice, quand ce n’est pas celle des fascistes. De tout temps, les classes dominantes ont exploité et amplifié la hantise d’une agression étrangère, d’une catastrophe économique ou d’un désastre naturel, pour reléguer l’exigence de justice derrière le souci de l’ordre public et pour masquer la scandaleuse inégalité des conditions de vie sous le factice intérêt général de la survie.

La Grande Régression, p.14

Qu’adviendrait-il du capitalisme si, en ces temps de crises financières récurrentes, de déshumanisation du travail, de saccage du monde vivant par des investisseurs en quête de profits éclairs, de délitement des liens sociaux, d’injustices insoutenables, de désordre international, etc., qu’adviendrait-il donc du capitalisme si nous étions soudain inspirés par le souvenir de nos ancêtres et convenions de la nécessité d’une bifurcation historique vers une autre société ? Quel serait l’avenir des profiteurs de notre économie inhumaine si nous comprenions, avec le recul, que la sagesse de nos grands-parents fut de s’écarter autant qu’ils le purent du capitalisme, et que leur testament implicite nous enjoint d’achever le travail en inventant autre chose ? Poser ces questions, c’est y répondre ! Voilà pourquoi, aujourd’hui, les artisans de la Grande Régression s’emploient si activement à ridiculiser le souvenir d’un autre monde, à brouiller la mémoire des survivants d’une époque où le progrès social semblait, mieux que souhaitable, possible! Et le récent engouement pour le « devoir de mémoire », voire de « repentance » pour tous les crimes de nos aïeux, ne doit pas faire illusion. C’est précisément quand l’horreur du monde présent risque de réveiller les souvenirs d’autres mondes possibles que les profiteurs s’emploient à occuper nos mémoires par des souvenirs choisis et suffisamment glauques ou douloureux pour nous saturer d’émotion, endormir notre réflexion et neutraliser d’autres souvenirs plus subversifs.

La Grande Régression, p.16

Contrairement au discours convenu, la prospérité et les progrès sociaux accomplis durant les Trente Glorieuses ne manifestèrent en rien la prétendue supériorité du capitalisme et de l’économie de marché. Ils manifestèrent au contraire tout ce qu’une société peut gagner à s’éloigner autant qu’elle le peut du capitalisme et de l’économie de marché.

La Grande Régression, p.17

Aucune société ne remonte le temps, et il importe de comprendre la portée de cette trivialité chronologique : aujourd’hui est l’enfant d’hier. Si nous étions en capacité de reproduire l’ensemble des conditions prévalant dans une phase précédente, nous ne ferions que restaurer le contexte qui a engendré la société d’aujourd’hui. Si donc la société présente a tous les traits d’une société inhumaine, on a mieux à faire que de regretter l’impossible retour du monde qui en prépara l’avènement. Je n’invite donc pas ici à la nostalgie des Trente Glorieuses, mais à leur analyse. Il s’agit de déceler quelles leçons nous pourrions en tirer pour transformer la société, en sorte d’échapper précisément à la Grande Régression sur quoi elles débouchèrent finalement.

La Grande Régression, p.21

J’insiste en revanche sur ceci : le retour prévisible de catastrophes économiques et financières mondiales n’est pas ici mon souci majeur, même si, au moment où j’écris ces lignes, le capitalisme est tout affairé à digérer les méfaits d’une nouvelle crise mondiale. La fameuse « crise », en effet, aussi dure soit-elle pour ses véritables victimes, est peu de chose en regard de la pathologie générale, sociale, morale et politique dont je veux ici vous avertir ; elle n’est qu’un avatar du mouvement plus vaste de régression de la civilisation moderne, civilisation en bout de course qui a commencé de s’affaisser sur elle-même, comme étrangement victime de son propre succès.

La Grande Régression, p.38 

Mais la généralisation planétaire du « modèle » occidental est insoutenable pour bien d’autres raisons [que les raisons écologiques et économiques], des raisons parfois d’autant moins spectaculaires qu’elles sont plus profondes. L’évidence des impasses économiques et écologiques où nous a menés la mondialisation du capitalisme peut masquer à la fois la perversité plus générale de ce système et la nécessité de dépasser la seule critique du capitalisme pour saisir le mouvement plus large de la civilisation dans laquelle celui-ci s’inscrit. Les impasses de notre modèle de développement ne sont que les symptômes les plus évidents d’une déraison de la raison moderne, d’une pathologie collective développée au coeur même de notre civilisation et qui semble conduire celle-ci à s’autodétruire. C’est là, du moins, ce que j’entends démontrer.

La Grande Régression, p.41

Le chapitre 2 néglige l’écume des crises présentes pour scruter davantage la vague de fond systémique qui les porte depuis l’aube de la société industrielle moderne. Nous verrons ainsi comment la dynamique du capitalisme et du « marchéisme  porte en elle-même l’engrenage d’une régression générale, en offrant aux détenteurs de l’argent (du capital) un potentiel inédit de domination. La Grande Régression se déploie à un moment donné (années 1980) d’une longue histoire qui oppose la pulsion dominatrice du capital à la résistance des autres acteurs de la société: le moment où toutes les digues qui contenaient le pouvoir de l’argent se sont affaissées. Jusqu’alors, le capitalisme avait dû s’adapter aux résistances de la société; désormais, c’est la société qui doit s’adapter aux exigences des gestionnaires de capitaux. Cette inversion du rapport dialectique entre capitalisme et société est l’essence de la Grande Régression.

Nous verrons aussi qu’il s’agit là d’un processus politique organisé et non d’une fatalité historique indépendante de la volonté des gouvernements. Il faudra donc déconstruire deux mythes complémentaires qui structurent aujourd’hui la croyance commune: la « disparition des marges de manœuvre nationales dans un monde globalisé » et la « nécessité de retenir et d’attirer les riches sur nos territoires ».

Durant les trois premières décennies de la régression néolibérale, le rôle et le poids des États ont en réalité progressé. L’État-nation n’a pas reculé, il a été privatisé, il a mobilisé sa puissance au service d’intérêts privés. En fait, ce n’est pas l’intensification « naturelle » de la compétition mondiale qui a contraint les nations aux mêmes politiques néolibérales ; ce sont, au contraire, ces politiques qui ont installé la compétition généralisée pour briser les résistances et les digues qui réprimaient jusqu’alors le pouvoir du capital. La vague de fond enfouie sous l’écume des crises est la victoire d’une stratégie de guerre sociale qui a livré la société tout entière aux pulsions prédatrices d’une minorité de gagnants.

Les effets de cette vague qui déferle encore jusqu’à nos jours sont analysés dans les chapitres 3 et 4. Nous ne sommes pas confrontés à « une crise », mais à une multitude de désastres affectant toutes les dimensions de la vie des sociétés et des êtres humains: l’économie, la finance, les écosystèmes, les rapports sociaux, la politique, la santé, l’équilibre psychique, la morale, les relations internationales… L’impressionnante conjonction de tous ces dérèglements n’est pas une coïncidence: ils font système, ils participent d’une sorte de marche arrière générale de la civilisation moderne. En laissant libre cours à la jouissance individuelle et à la compétition des individus, les sociétés modernes finissent par cumuler tant de désordres économiques, écologiques, psychologiques et sociaux qu’elles ne peuvent plus tenir sans remettre en cause la liberté et la démocratie. Plus troublant encore, il apparaît que, face à chacune des impasses où viennent buter les sociétés modernes, celles-ci n’entrevoient pas les chemins ouverts pour les contourner et s’entêtent à rebrousser chemin pour venir à nouveau se fracasser sur les mêmes obstacles. Ainsi se dessine un piège systémique qui paraît noué par une vaste régression de l’intelligence et par l’alliance politique victorieuse des cyniques, des fanatiques et des imbéciles.

La Grande Régression, pp.42-44

Telle est précisément la situation paradoxale de la Grande Régression dans des sociétés prétendument démocratiques : tandis qu’une minorité semble profiter outrageusement d’une dynamique destructrice pour la vie du plus grand nombre, aucune force politique majoritaire n’émerge pour imposer une autre voie !

La Grande Régression, p.45

Ceux qui prétendent qu’une autre voie est possible et conforme à l’intérêt du plus grand nombre doivent donc, de toute urgence, reporter des études superflues sur les ultimes raffinements de leur programme et s’attaquer à l’énigme dont se gaussent leurs adversaires. Comment des «idées fausses» et un « système insoutenable » pourraient-ils persister aussi longtemps dans des nations où le simple vote d’une majorité d’électeurs permet de changer d’orientation tous les quatre ou cinq ans? Je rappelle qu’à ce stade de l’ouvrage le chapitre 2 aura déjà évacué la réponse éculée selon laquelle les politiques nationales n’auraient désormais plus aucune prise sur la réalité dans une économie mondialisée. Si donc les peuples ont encore la capacité de transformer leur société en changeant de politique, la soumission du plus grand nombre aux politiques qui nourrissent la Grande Régression suppose un étrange aveuglement général, une pandémie affectant l’entendement humain, ou l’oeuvre occulte d’un piège qui inhibe l’action collective.

Je soutiens précisément dans ce livre que les sociétés modernes ont développé une maladie de la pensée et un piège politique qui, en se renforçant mutuellement, rendent aujourd’hui improbable une renaissance pourtant à portée de leur main.

La Grande Régression, pp.45-46

Je montrerai ainsi que la régression n’est pas la simple inversion du mouvement du progrès moderne, mais un effet même de ce mouvement. La victoire politique des réactionnaires antimodernes se forge dans les impasses d’une hypermodernité. La revanche des obscurantistes sur les Lumières masque paradoxalement notre contamination générale par une maladie infantile de la pensée qui plonge ses racines au coeur même de la culture moderne.

 On ne saurait donc échapper à la régression en restaurant les traits anciens d’une modernité qui aurait été dévoyée par tel groupe pervers ou telle circonstance fâcheuse. Il nous faut plutôt dépasser une modernité impuissante à tenir sa promesse, non pour l’abolir comme l’espèrent les «anti- Lumières» de tout poil, mais précisément pour en accomplir la promesse d’émancipation et de progrès pour l’humanité.

À partir de là se dessinent aisément les traits possibles d’une renaissance: un retour aux sources du projet moderne, non pour restaurer l’une ou l’autre des formes anciennes qui l’ont incarné, mais pour en retrouver l’esprit et l’énergie aujourd’hui nécessaires pour penser une nouvelle émancipation.

La Grande Régression, p.48

Mais dessiner une renaissance ne la fait pas advenir. La force matérielle et bien réelle des idées est indissociable de la force matérielle des intérêts, des technologies, des combats politiques et des institutions qui façonnent conjointement notre histoire. Aujourd’hui, comme naguère, de multiples penseurs sauraient bien indiquer à leurs contemporains les chemins possibles vers une autre société que la société de marché capitaliste, une nouvelle perspective pour le progrès humain. Mais, sans un débouché politique concret, ces nouvelles « Lumières » ne dissiperont guère l’obscurité au-delà de leurs bibliothèques. Ici se noue l’autre piège systémique qui entrave la renaissance. Je montrerai comment la dérive puis l’effondrement idéologique du camp progressiste et le dévoiement de la démocratie dans le marketing politique (entre autres facteurs) bloquent aujourd’hui une bifurcation décisive vers le progrès humain.

En dépit des apparences et de son titre, ce livre n’est pas pessimiste! Il dit au fond que la voie du progrès humain est connue et possible. Il annonce que nous sommes allés à peu près au bout de toutes les impasses des temps modernes. Tant et si bien qu’au bout de la Grande Régression où nous voilà bientôt rendus l’humanité devra bien, d’une manière ou d’une autre, prendre un autre chemin. La seule question est de savoir s’il nous faudra pour cela endurer la régression jusqu’à l’effondrement, ou si une nouvelle majorité authentiquement progressiste pourra engager à temps une grande transformation démocratique: celle qui nous sortira de la dissociété de marché pour nous emmener vers la société du progrès humain. Constater qu’une entreprise aussi simple à concevoir soit aujourd’hui hautement improbable peut être navrant et décourageant. Mais savoir qu’elle est aussi simple et ne dépend que de l’action humaine est plutôt enthousiasmant.

La Grande Régression, pp.49-50

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Par J-Genereux • EXTRAITS • Lundi 27/09/2010 • 0 commentaires • Version imprimable

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Jacques Généreux